Tribune du Monde – Supprimer le reste à charge est « un conte de fées » – 1er Juin 2018

Dans cette tribune au « Monde », l’économiste Frédéric Bizard estime que la gratuité complète des
soins optiques, dentaires et audioprothésistes, est une illusion masquant une dérive vers le modèle
de santé américain, au plus grand bénéfice des assureurs privés.
LE MONDE | 01.06.2018 à 14h00 | Par Frédéric Bizard (Economiste et enseignant à Sciences Po Paris)
Tribune. Marisol Touraine avait promis aux Français qu’ils ne paieraient plus quand ils iront chez le
médecin. Agnès Buzyn va plus loin en leur promettant de ne plus rien payer chez le dentiste,
l’opticien et l’audioprothésiste. Les citoyens se doutent bien que ce conte de fées aura une sinistre
fin !
Les Français paient en direct un quart des dépenses chez ces trois professionnels de santé (soit
4,5 milliards d’euros), le « reste à charge ». En fait, c’est l’assureur privé qui va financer une partie
du reste à charge en reportant cette dépense sur les primes des contrats payées… par les Français.
Cette rente supplémentaire pour les assureurs générera une forte inflation des coûts d’accès aux
soins. En effet, les frais de gestion des contrats représentent plus de 25 % des cotisations.
Lire aussi : « Nous, assureurs, sommes prêts à offrir à tous nos concitoyens des
soins décents à un coût acceptable » (/idees/article/2018/03/22/nous-assureurs-sommes-prets-a-offrir-a-tousnos-
concitoyens-des-soins-decents-a-un-cout-acceptable_5274870_3232.html)
Le coût réel du soin remboursé à 100 % par un contrat d’assurances est bien plus élevé que
l’autofinancement direct d’une partie des dépenses par les patients. Ainsi, le coût de l’assurance
d’une paire de lunettes simples sur trois ans pour un retraité est de 792 euros, alors que l’achat du
produit revient à 280 euros ! C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la plupart des pays développés
n’assurent plus les lunettes…
Destruction du modèle solidaire
Les Français sont-ils prêts à sacrifier la qualité de leurs soins en échange du fait de ne rien avoir à
payer en direct ? Le gouvernement va en effet annoncer dans les trois secteurs l’instauration de
paniers de soins sans reste à charge, à prix réduit et plafonné, qui représenteront une partie de
l’ensemble des soins actuels – on parle d’un tiers en optique et de 45 % en dentaire.
Cette mesure est une vraie destruction du modèle français solidaire qui vise
à garantir l’égalité face à la qualité des soins. Si les paniers de soins sans
reste à charge seront accessibles à tous, le reste des soins, qui
comprendront l’innovation et la qualité de service, ne sera plus accessible
qu’à une minorité aisée. En effet, la contrepartie d’un taux de couverture de
100 % par les assureurs privés générera un désengagement de leur part
sur le reste des soins. Le rêve des assureurs privés se réalise : le
gouvernement supprime l’aléa du prix des soins et renforce leur rentabilité ;
ils ne jouent plus leur rôle d’assureur mais de caisse d’épargne, à des coûts
gigantesques !
Le principe de santé gratuite existe au Royaume-Uni. Le système du
National Health Service (NHS) est structuré pour cela : un financement et
une régulation étatiques, des opérateurs de soins publics. Mais la maîtrise
des dépenses passe largement par le rationnement des soins, à partir de files d’attente. Le secteur
privé assurantiel et sanitaire est réservé aux plus riches, qui évitent ainsi le rationnement. Certains
en France défendent une évolution à l’anglaise et rêvent d’un grand système public national de
santé.
En réalité, notre politique de santé gratuite nous dirige à marche forcée vers le modèle américain, et
non vers le modèle anglais. Le modèle américain est structuré autour des réseaux de soins des
assureurs privés, qui obligent l’assuré à ne consulter que les professionnels référencés et ces
professionnels à ne prescrire que ce qu’autorise le réseau, sauf à payer les dépenses soi-même. Le
projet français de santé gratuite d’inspiration socialiste n’a rien de social. C’est un formidable
creuset à inégalités sociales et à exclusion de la classe moyenne d’une médecine de qualité.
A contre-courant de l’Histoire
Ce projet est ourdi depuis des années par les assureurs privés qui se sont donné les moyens de
leur politique en achetant de nombreux leviers d’influence, comme le rachat par la Mutuelle
nationale des hospitaliers (MNH) du premier groupe de médias et services aux professionnels de
santé (dont Le Quotidien du médecin, Le Généraliste, Le Quotidien du pharmacien). Leur objectif
est d’imposer une pensée unique et de tenter de rendre tout autre scénario de réforme impossible.
La nomination du numéro 2 d’un assureur privé à la tête du cabinet de la ministre de la santé en
mai 2017, tout comme le pantouflage d’anciens membres de cabinets ministériels dans les conseils
d’administration des plus grands assureurs, est un autre symptôme de l’influence croissante du
secteur sur la conduite de la politique de santé ces dernières années.
Lire aussi : Combien coûterait le remboursement à 100 % des soins dentaires,
optiques et auditifs ? (/les-decodeurs/article/2017/11/24/combien-couterait-le-remboursement-a-100-des-soins-dentairesoptiques-
et-auditifs_5219997_4355770.html)
Outre la destruction de l’assise républicaine de notre modèle de santé, cette évolution est
totalement à contre-courant de l’Histoire. La gestion du risque chronique, le vieillissement massif de
la population et la révolution numérique doivent conduire à une démocratisation de la santé, dont le
libre choix et la capacité d’agir de l’assuré sont des piliers. Passer à un seul financeur par prestation,
évoluer vers des comptes personnalisés de santé de l’Assurance-maladie incluant prévention et
soins, garantir la transparence des contrats privés et la défense des droits des assurés…, voilà la
réforme globale du financement dont le système a besoin, tout en en respectant les principes
fondateurs, qu’il faut renforcer et non affaiblir .
Frédéric Bizard est président de l’Institut Santé, groupe de réflexion sur la réforme
du système de santé.

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